Histoire de la montagne : XIXe siècle

Catégories : Histoires de montagne
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L’important attrait pour les Alpes qui s’est manifesté au XVIIIe siècle et que nous présentions dans un précédent article non seulement se poursuit au XIXe siècle, mais s’accélère, aidé notamment par le développement important des moyens de transport. C’est l’objet de cet article.

Un changement de paradigme

Les années 1830 à 1850 marquent un changement décisif. Le grand tour des aristocrates laisse définitivement la place aux touristes bourgeois. Il s’ensuit également un changement de modalité, passant d’un voyage de plusieurs années à un voyage de plusieurs mois, la durée diminuant de plus en plus. Les guides touristiques proposent donc des itinéraires de plus en plus courts. L’afflux de plus en plus important de touristes et le raccourcissement du temps de voyage amènent à une fixation des hauts lieux touristiques. La Suisse devient même une destination en soi et n’est plus seulement un passage obligé sur le trajet de l’Italie.

Développement des infrastructures

Pour faire face à cet afflux de voyageurs, la Suisse développe ses infrastructures. La construction et l’aménagement de nouvelles routes, le déploiement de bateaux à vapeur et la construction de lignes de chemin de fer améliorent le confort des voyageurs, mais raccourcissent aussi la durée des voyages. Mais peut-être encore plus important, ces nouvelles voies rendent accessibles des lieux déjà établis ou en créent d’autres. De nombreux sommets se voient ainsi équipés de lignes de chemin de fer, par exemple le Rigi en 1873.

Les ingénieurs développent même des projets démesurés : un ascenseur menant au sommet du mont Blanc, un funiculaire au sommet du Cervin, un train au sommet de la Jungfrau. Ces projets ne verront jamais le jour, où sous une forme réduite pour le train de la Jungfrau, qui s’arrête à la station du Jungfraujoch. Cette ligne, dont les travaux s’achèvent en 1912, et le train au Gornergrat, construit en deux ans seulement et inauguré le 20 août 1898, sont les deux cas les plus extrêmes : le Jungfraujoch est aujourd’hui encore la plus haute gare ferroviaire d’Europe et le Gornergrat est la première ligne de chemin de fer électrique à crémaillère de Suisse.  

La gare du Gornergrat peu après son inauguration. Photo polychrome du photoclub Zurich.
La gare du Gornergrat peu après son inauguration. Photo polychrome du photoclub Zurich.

Alpinisme

Le XIXe siècle assiste également à la naissance de l’alpinisme en tant que tel. On considère généralement que l’âge d’or de l’alpinisme couvre les années 1850 et 1860. De nombreux sommets sont gravis pour la première fois sur ces deux décennies : Wetterhorn en 1854, la pointe Dufour en 1855, le Dom et l’Eiger en 1858, l’Aletschhorn et le Grand Combin en 1859, le Gran Paradiso en 1860, le Lyskamm, le Weisshorn et le Monviso en 1861, la dent Blanche, le Gross Feischerhorn et le Täschhorn en 1862, la dent d’Hérens en 1863, la barre des Écrins en 1864, le Cervin et l’aiguille Verte en 1865. L’ascension du Cervin est restée tristement célèbre en raison de la mort de plusieurs alpinistes, dont des Anglais. Ce fait divers a défrayé la chronique dans la presse européenne. C’est aussi l’époque de la création des clubs alpins : l’anglais est créé en 1857, les italien et suisse en 1863, le français en 1874.  

Classiques de la littérature alpine

La seconde moitié du XIXe siècle voit la parution de grands classiques de la littérature alpine, comme Scrambles amongst the Alps in the years 1860-1869 d’Edward Whymper et The Playground of Europe de Leslie Stephen, tous deux parus en 1871. Le livre de Stephen montre bien le passage d’une conception de l’univers alpin basée sur la découverte et la connaissance à une conception basée sur le divertissement. Ce passage a été très fort à l’époque mais avait déjà commencé auparavant : Les voyages de Saussure sont allégés de leurs longues parties descriptives en 1834 déjà.

Afflux d’artistes

Si le nombre de touristes venus en Suisse et dans les Alpes est important au XIXe siècle, il en va de même pour les artistes. Ils venaient de l’Europe entière, et même des États-Unis, comme nous allons le voir. Citons-en quelques-uns.

Turner

Turner est l’un des artistes les plus connus du XIXe siècle, si ce n’est de l’histoire de l’art. Il est venu pour la première fois en Suisse en 1802, profitant, comme nombre de ses compatriotes anglais, d’une trêve dans les guerres napoléoniennes, pour se rendre sur le continent. Son voyage de 1802 est emblématique des destinations qui sont en train de se cristalliser à ce moment : Grande Chartreuse, Genève, Savoie et mont Blanc, cols de Bonhomme et de la Seigne, Courmayeur et Aoste, Grand Saint Bernard, bas Valais, canton de Vaud avec le Léman, Berne et l’Oberland, lac de Lucerne, retour au Gothard. Turner peint ses tableaux à sujet Suisse de retour en Angleterre. C’est notamment dans les Alpes suisses qu’il développe dans les dernières années de sa carrière ce style particulier pour lequel il est aujourd’hui si connu.

Joseph Mallord William Turner, Le col du Saint-Gothard, près de Faido, 1843, plume, aquarelle, 30,5 x 47 cm, New York, Pierpont Morgan Library.
Joseph Mallord William Turner, Le col du Saint-Gothard, près de Faido, 1843, plume, aquarelle, 30,5 x 47 cm, New York, Pierpont Morgan Library.

Calame

Alexandre Calame (1810-1864) a joui de son vivant d’un grand succès. Avec son maître François Diday dont il a été l’élève, il est considéré comme l’un des peintres les plus importants de l’école genevoise de peinture. Plusieurs de ses tableaux sont célèbres, citons ici Orage à la Handeck, Le Lac des Quatre-Cantons et Le Mont-Rose. Il exposait dans les salons les plus importants, collectionnés par des collectionneurs de premier plan. C’était également un artiste influent, inspirant de nombreux collègues.

Alexandre Calame, Orage à la Handeck, 1839, huile sur toile, 190 x 260 cm, Genève, musée d’art et d’histoire.
Alexandre Calame, Orage à la Handeck, 1839, huile sur toile, 190 x 260 cm, Genève, musée d’art et d’histoire.

Hodler

Ferdinand Hodler (1853-1918) est un autre artiste suisse de premier plan du XIXe siècle. La montagne occupait une part importante de sa peinture. Attaché au symbolisme, il construit souvent ses tableaux selon le principe de ce qu’il appelait le parallélisme, induisant une symétrie dans le paysage. C’est souvent le cas dans ces paysages alpins avec un lac au premier plan. Il propose également des cadrages serrés sur les montagnes, notamment la Jungfrau, en faisant de véritables portraits.

Ferdinand Hodler, Lac de Thoune avec reflets, 1905, huile sur toile, 78 x 100 cm, Genève, musée d’art et d’histoire.
Ferdinand Hodler, Lac de Thoune avec reflets, 1905, huile sur toile, 78 x 100 cm, Genève, musée d’art et d’histoire.

Des Américains dans les Alpes

Plusieurs artistes américains sont venus peindre les Alpes au XIXe siècle, même si le plus souvent la Suisse n’est pas la destination en soi, mais s’inscrit dans un voyage européen plus global. Nombre d’entre eux découvrent la montagne à travers les Alpes avant de se rendre dans les Rocheuses américaines par la suite. C’est le cas de l’un des artistes américains les plus importants du XIXe siècle, Albert Bierstadt (1830-1902), venu à plusieurs reprises en Suisse et dans les Alpes. Parmi les autres artistes américains venus dans les Alpes suisses, citons Thomas Cole (1801-1848), Frederic Edwin Church (1816-1872), John Singer Sargent (1856-1925) ou encore Sanford Robin Gifford (1823-1880). Calame est une figure marquante pour nombre de ces artistes américains.

Albert Bierstadt, Lever de soleil sur le Cervin, après 1875, huile sur toile, 148,6 x 108,3 cm, New York, Metropolitan Museum of Art.
Albert Bierstadt, Lever de soleil sur le Cervin, après 1875, huile sur toile, 148,6 x 108,3 cm, New York, Metropolitan Museum of Art.

Photographie

Le XIXe siècle voit naître la photographie. La montagne devient très vite un terrain idéal pour tester les limites du médium et éprouver sa résistance dans un environnement extrême. Les premières photographies alpines sont des daguerréotypes, par exemple celui du Cervin pris en août 1849 par Ruskin ou ceux de Gustave Dardel. Malgré les difficultés et le poids de tout le matériel nécessaire, on emmène rapidement les appareils au sommet, comme Soulier qui réalise les premières photographies prises depuis le sommet du mont Blanc en 1869. Mais ce sont surtout les frères Bisson qui sont restés célèbres en tant que photographes du mont Blanc. Nous traiterons de leurs expéditions sur le plus haut sommet des Alpes dans un prochain article.

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